La poésie de Víctor Sunyol (1955) s’inscrit dans ce que l’on connaît comme la poésie des limites ; aux limites du langage comme seul endroit possible, et à la recherche d’une poétique au-delà de l’usage habituel du langage, et du langage en tant que corrélation ou représentation. Il a collaboré avec plusieurs artistes visuels et a écrit des textes sur et à partir de leur œuvre. Dernièrement, il a publié Quadern de port (1999), Quadern de bosc (1999), Lowly pore (2001) et I si no neva ? (2002), un text rédigé pour la cantate Aèria, de Xavier Maristany. Son dernier livre, Stabat, se trouve sous presse (ed. Proa, 2003). Il fait partie du comité de rédaction de la revue de poésie Reduccions, et de celui de la revue de culture contemporaine Transversal. Avec Antoni Clapés et Miquel Tuneu, il est coediteur de la collection de poésie Jardins de Samarcanda (Cafè Central et Eumo editorial) C’est aussi avec Antoni Clapés qu’il se charge de diriger et d’organiser les éditions et les activités des éditions independents Cafè Central.
Traductions de Nathalie Bittoun-Debruyne
vingt-huit
"Allumer son propre feu"
–après la furie de la mer–
Et l'allumer (les flammes/vagues) avec les troncs et le bois que la mer a laissés en rivage.
Des vagues aux flammes. De la mer au feu. Du feu de la mer aux vagues enflammées.
Laissées sur le sable par les vagues, les branches les rappellent toutes, et recueillent tout le soleil. Et le rendent en flamme –lames de lumière–
Des mers anciennes
reviennent lumières et vagues:
flambée en rivage.
De Quadern de port, 1999
Traduction de Nathalie Bittoun-Debruyne
("… de comment le mot appelle les idées")
L'image des mots de Benjamin gravés sur la vitre à travers laquelle on voit la mer, mène à l'idée des mots gravés sur l'air, entre celui qui regarde et ce qui est regardé; gravés dans le regard. Les mots dont notre regard est débiteur et dont il ne peut se défaire puisqu'il en est aussi l'enfant. (Le regard de la culture. –Le regard est la culture–)
Vouloir le dire dans un haïku –de nouveau l'haïku, d'où?– et à la recherche des mots trouver des idées qui accompagnent la première et s'en échappent et ouvrent des chemins à d'autres moments, à d'autres lectures.
Abandonner certains de ces chemins et en garder quatre, quatre idées de la même image, qui s'en déroulent; de nouvelles idées apportées par les mots:
De Quadern de port, 1999
Traduction de Nathalie Bittoun-Debruyne
PAR LA PAROLE, LE PREMIER REGARD DÉVERSE DES RESSEMBLANCES
–ET LES GARDE EN PAROLES DANS DES BOÎTES D'IMAGES–
en W.B. à Portbou
Voir l'écume
au travers des mots que tu disais
gravés dans l'air.
Dans le cœur de la pierre
être l'eau, le feu et l'air.
*
Partout où je regarde
tes mots
traversés par le regard.
Juste comme chaque mot
par tes yeux m'est dicté.
*
Regard complet:
au travers des mots qui le disent
voir l'objet.
Et voir dans chaque objet
tout mot prononcé.
De Quadern de port, 1999
Traduction de Nathalie Bittoun-Debruyne
vendredi
CONTE
Vivre chez l'ami pendant son absence. Et comment l'ordre y change dans les petites choses; comment la maison aussi fait modifier l'ordre de celui qui maintenant l'habite, les gestes, les lieux, les heures… qui s'y emboîtent en calme.
La maison, comme l'ami.
Se faire en l'autre,
celui qui à toi s'accorde.
(L'ami, la maison.)
De Quadern de bosc, 1999
Traduction de Nathalie Bittoun-Debruyne
I
Ouvrir l'écriture
jusqu'à quelle blessure
–du texte, de l'âme–?
II
Jusqu'à la racine de la blessure
(jusqu'au pain).
Bouleversé.
Jamais le silence,
au beau milieu du silence.
Au cœur du texte,
au corps du cœur.
III
Jamais le silence,
au beau milieu du silence.
La racine la plus profonde.
Au cœur de la blessure,
au cœur du mot.
De Quadern de bosc, 1999
Traduction de Nathalie Bittoun-Debruyne
SÉQUENCE 9
Tout regard laisse un oubli.
(Tout regard m'est un oubli.)
Où diriger le regard afin de gagner?
(Où puis-je regarder sans être étranger?)
Les yeux se vident de mers et de chemins qui ne sont plus.
(Je ne serai plus jamais celle qui aujourd'hui me parle de regret.)
Vivre est s'oublier. Nous désexistons.
Toujours présence, cruel souvenir.
(Toujours à l'aguet, cruel souvenir.)
L'ancienne nuit n'a jamais de fin.
(L'âpre nuit que je ne peux dire.)
Vivre est se souvenir. Nous désexistons.
De I si no neva? (Aèria), 2002
Traduction de Nathalie Bittoun-Debruyne
SÉQUENCE 17
Dors.
Retourne à ta place rien qu'un souvenir,
au beau rêve d'air.
Réveille-toi.
Retourne à l'oubli qui fulgure en toi,
au regret d'un rêve.
Nous sommes le souvenir d'un jour fragile,
arrière-fond d'une mémoire.
Matière d'un rêve qui rêve.
Souviens-toi,
et que le souvenir te soit le temps de l'oubli.
Oublie,
et que l'oubli te dicte la voie du souvenir.
Souviens-toi.
Oublie.
Dors.
De I si no neva? (Aèria), 2002
Traduction de Nathalie Bittoun-Debruyne
1
où es-tu, ici devant, livré à l'air,
livré au vide, dissous dans le regard?
toute cette lumière enténèbre l'heure
et rend l'espace éternel;
rien que d'exister.
suspension
question engloutie
–le temps bascule dans l'œil en arrêt–
où es-tu, si tu existes?
où es-tu, devant toi, livré à l'air,
livré au vide, dissous dans le regard?
De Stabat, 2003
Traduction de Nathalie Bittoun-Debruyne
13
où l'être des choses
où seulement être avec
en en étant
–ou dire–
(amande)
De Stabat, 2003
Traduction de Nathalie Bittoun-Debruyne
14
(avec la langue seulement d'avant, peut-être)
ici
au pied du mur désert de regard
–le seul–
sans jamais une seule ombre nulle part
plus maintenant
sinon
être
en
depuis avec dedans
(tout juste
être)
en étant
–le mur qui non–
De Stabat, 2003
Traduction de Nathalie Bittoun-Debruyne
POUR AUSSI I
sans comme aucun sans
–aucun rien–
quand plus ni toujours
ni jamais
quand rien ne plus
pour
–sans–
où
ou quand
ou être
sans
–toujours–
depuis (mourir)
seulement
avec
et tout
pour jamais
pour jamais
–de–
toujours sans
pour jamais
la peur du désir
Pierre tombale hébraïque du cimetière juif de Montjuïc, Gérone
n. 14.651 110 x 54 x 32 cm. Cantera & Millàs 185
XIVe - XVe siècles
…que sa mémoire soit à jamais perdurable, que la paix l'accompagne.
Inscription très effacée, pratiquement illisible.
Des d’ara (2005)
Traduction de Nathalie Bittoun-Debruyne
peut-être seulement ici
(où pas même l'ombre
ou un sous-bois avenant)
peut-être seulement pas même l'ombre
ni
l'air qui voile
peut-être
–peut-être seulement la mer–
seulement peut-être la mer
depuis seulement la pierre
–peut-être seulement ici–
peut-être seulement où
–d'où
(sans)
la pierre–
et être
ici
où depuis seulement peut-être
–la mer
la pierre–
(ou
ni depuis)
où peut-être seulement
où
ou
la pierre dans la mer
(dans la pierre)
–peut-être seulement ici–
(où)
Des d’ara (2005)
Traduction de Nathalie Bittoun-Debruyne
VÍCTOR SUNYOL
DIPTYQUE POUR ANTONI LLENA
trad. Marie-Noëlle Marange
1
rien que
—rien que depuis—
seulement
—ou peut-être—
(guère
—moins—)
ni
surtout
mais où
si
jusque sans comment
entre jamais
—déjà sans—
ni non plus
rien que tout
—entre—
maintenant
encore
en
—tandis que quand—
(de)
c’est
(pour en)
—et jamais pour—
ainsi
—ainsi—
suffit
(s’en)
depuis rien que
rien que
—s’er—
2
jamais sinon, parce que être seulement c’est être rien; ainsi, deci deçà, exprès et maintenant l’oeuvré aux aguets, en fête, si où alors être jusque sans quand ni autre chose. ou cependant; donc, suffit, sans doute désir de non. contre-temps —à présent sans maintenant— ni rien que (certaines existent à peine tant elles frémissent) ou si en
Toutes les choses / du monde tremblent, certaines / existent à peine tant elles frémissent ... Andreu Vidal
Des d’ara (2005)
Traduction de Nathalie Bittoun-Debruyne
